Les pionniers ont posé les fondations
Albert E. Bowen
Je désire m'adresser plus particulièrement à la deuxième génération et aux générations suivantes du mormonisme, et considérer avec elles, et avec moi-même qui en fais partie, la question de notre héritage. Qu'est-ce que c'est ? ¶
LES PIONNIERS ONT POSÉ LES FONDATIONS ¶
Nos pères sont venus ici dans une terre d'une désolation rebutante. Par un labeur épuisant, un renoncement à soi-même rigoureusement imposé et d'incroyables privations et ¶
sacrifices, ils l'ont soumise, transformant des étendues stériles en champs fertiles et chargés de moissons. La plupart d'entre eux sont maintenant décédés, laissant derrière eux les preuves visibles de leur conquête. ¶
Mais les maisons qu'ils ont bâties, beaucoup d'entre elles, ont été démolies ou sont tombées en ruine. Les terres qu'ils ont cultivées sont passées en des mains étrangères. Beaucoup d'entre nous se sont éloignés des lieux de leurs accomplissements pour devenir eux-mêmes fondateurs de communautés et défricheurs de terres incultes. Alors que nous tous, et chacun parmi nous, tirons un bénéfice immense des œuvres qu'ils ont accomplies, nous ne pouvons pas avoir, en un sens plus particulier, et par la nature même des choses beaucoup d'entre nous ne le peuvent pas, une part des possessions matérielles qu'ils ont rassemblées. Nous nous sommes multipliés bien au-delà de la possibilité d'un tel partage ou d'une telle division. Il est évident que ces choses ne peuvent être notre véritable héritage, car elles ne sont pas durables mais s'épuisent par la possession et se consument par l'usage. ¶
Nos pères eux-mêmes avaient laissé derrière eux des maisons et des terres lorsqu'ils sont venus ici. Aucune d'elles, ils ne purent l'apporter. Mais qu'importait cela ? Ils apportèrent avec eux la foi, l'esprit, la puissance, la volonté et le dessein de soumettre d'autres terres, de bâtir de nouvelles maisons, de fonder d'autres communautés et d'imaginer d'autres moyens de subvenir aux besoins matériels. Ces qualités du cœur et de l'âme ne pouvaient leur être ôtées ; elles étaient hors de portée du spoliateur. C'étaient les véritables trésors du ciel que les voleurs ne pouvaient percer ni dérober, et qui, une fois incorporés à la vie, ne pouvaient jamais être corrompus ni par la teigne ni par la rouille. ¶
Ils auraient pu rester où ils étaient, conserver leurs maisons et leurs terres, et échapper à l'oppression pour vivre dans le confort matériel, en renonçant à leurs convictions concernant le sens et le but de la vie. Cela, ils ont dédaigné de le faire, choisissant plutôt de croire que s'ils cherchaient premièrement le royaume de Dieu et sa justice, toutes ces choses leur seraient données par surcroît. ¶
C'est sur ce principe fondateur qu'ils ont bâti. En y adhérant, ils ont triomphé. Ils ont reconnu qu'aucune société durable n'a jamais été fondée sur la base du confort matériel, mais que, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les choses spirituelles, censément nébuleuses et intangibles, constituent le seul fondement solide sur lequel bâtir. Ils avaient la profondeur de conviction qui leur donna le courage de choisir le spirituel et d'en faire la pierre angulaire sur laquelle édifier leur communauté. ¶
UN RICHE HÉRITAGE ¶
La juste évaluation du spirituel dans la vie de l'individu et de la société ; le courage d'abandonner le confort matériel lorsque le choix se posait entre l'abandon de celui-ci et l'abandon des convictions de l'âme ; la foi que, en marchant selon la lumière intérieure, ils finiraient par triompher ; la volonté et le dessein de conquérir un désert, de marcher sans crainte au-devant du danger et de mourir, s'il le fallait, pour que l'âme immortelle demeure libre — voilà notre héritage qui vient d'eux. Tous les héritiers peuvent y prendre part, aussi nombreux soient-ils, sans craindre qu'en le possédant l'un ne prive l'autre. Bien que ¶
des descendants multipliés puissent quitter ces vallées et se rendre aux extrémités de la terre, ils peuvent encore emporter avec eux cet héritage. C'est l'une des vérités éternelles et indestructibles de la vie qui subsisteront toujours. Il incarne les grands principes fondateurs sur lesquels doivent être bâtis la stabilité individuelle, l'honneur de la communauté et l'intégrité nationale. ¶
Nos pères l'ont tiré de leur religion, qui leur enseignait la croyance en Dieu, Souverain de l'univers et Auteur de leur vie ; elle enseignait que la vie a un but et l'homme une destinée qui s'étend au-delà des années de cette vie terrestre dans les royaumes de l'éternité ; que son existence ici-bas a pour but le développement de toutes les puissances mentales et spirituelles latentes en lui, ce qui peut s'accomplir en apprenant à penser, à créer, à traiter intelligemment avec les forces de l'univers ; et par-dessus tout à comprendre et à aider son prochain et à apprendre à se comporter avec justice envers lui dans toutes les affaires de la vie ; qu'après la mort il vivrait de nouveau et entrerait dans une vie nouvelle au cours de laquelle il pourrait continuer à acquérir de la connaissance, à croître en puissance, en compréhension et en intelligence sans limite de temps ; que la seule possession qu'il puisse emporter avec lui dans cette vie nouvelle sera la puissance spirituelle et mentale qu'il aura acquise par sa diligence ici-bas. Comme l'exprime une révélation en laquelle ils croyaient : ¶
Quel que soit le degré d'intelligence que nous atteignions dans cette vie, il se lèvera avec nous dans la résurrection. ¶
Et si, par sa diligence et son obéissance, une personne acquiert dans cette vie plus de connaissance et d'intelligence qu'une autre, elle en sera avantagée d'autant dans le monde à venir. ¶
Ce n'est là qu'une application rationnelle d'un principe bien compris comme régissant toutes les affaires humaines. La maîtrise des forces naturelles ne peut être atteinte qu'en comprenant et en observant les lois qui les régissent. Il est juste de conclure que la croissance spirituelle et mentale ne peut être atteinte que par l'obéissance aux lois sur lesquelles elle repose. Si, par la diligence, l'observation des principes justes, la discipline de l'esprit et de l'âme, un homme parvient à un beau développement de sa personnalité dans cette vie, il n'est certainement pas déraisonnable de supposer que ce sera là sa possession et sa gloire impérissables dans la vie qu'il entamera après la mort. Au contraire, si, par léthargie ou par péché, sa réalisation de lui-même dans cette vie est rabougrie, il en sera handicapé d'autant en entrant dans le monde nouveau. ¶
Poussés par ces croyances, il n'est pas étonnant que nos pères aient exalté le développement spirituel au-dessus du gain matériel, ni qu'ils aient enduré les épreuves et les privations physiques, s'attachant à la conviction de l'âme plutôt que de conserver le confort matériel au détriment de leur foi profonde. ¶
La coopération, l'entraide mutuelle, l'union de leurs forces et de leurs ressources dans leur lutte pour la subsistance étaient des principes élémentaires de conduite, qui découlaient naturellement de leur religion. ¶
LA CONVICTION VIENT PAR L'EFFORT ¶
Leur philosophie était celle du salut individuel, spirituel et temporel. Chaque homme devait connaître la vérité par lui-même. Sa conviction ¶
de celle-ci est une affaire individuelle, obtenue par son propre effort et par la conformité aux conditions stipulées. Seul l'individu lui-même peut développer ses forces corporelles, mentales ou spirituelles. Nul autre ne peut le faire à sa place. La conséquence nécessaire d'une telle croyance est le développement de l'autonomie, du travail et de la diligence, de l'économie et de la frugalité. Une société composée d'individus mus par de telles croyances et dotés de telles qualités doit elle-même en devenir l'expression. On enseignait que l'oisif ne devait pas manger le pain du travailleur en Sion. Mais la sévérité apparente de cette doctrine est adoucie et tempérée par des exhortations à la charité, à la bonté et au secours des malheureux. Dans les révélations qui les guidaient, on lit : ¶
Et maintenant, je donne aux membres de l'Église de cette région le commandement de désigner certains hommes parmi eux, et ils seront désignés par la voix de l'Église. Ils veilleront sur les pauvres et les nécessiteux, leur apporteront du soulagement pour qu'ils ne souffrent pas et les enverront là où je le leur ai commandé. ¶
Voici, je vous dis que vous devez rendre visite aux pauvres et aux nécessiteux, et leur apporter du soulagement, afin qu'ils soient entretenus jusqu'à ce que tout puisse se faire selon la loi que vous avez reçue de moi. ¶
Et souvenez-vous en toutes choses des pauvres et des nécessiteux, des malades et des affligés, car celui qui ne fait pas ces choses n'est pas mon disciple. ¶
L'effort personnel est la condition préalable au progrès individuel, mais la coopération et l'entraide mutuelle en sont les moyens facilitateurs. C'est le verdict de l'histoire autant que de la religion : « qu'il n'y a de paix raisonnée du cœur, d'équilibre et de sécurité dans l'âme, que lorsqu'un homme, en perdant sa vie, l'a retrouvée, et a discipliné et dressé ses intérêts et sa volonté au-delà de la cupidité, des rivalités, des craintes, des instincts et des affections étroites », ce qui revient à dire, jusqu'à ce que le spirituel prenne l'ascendant. ¶
LA SPIRITUALITÉ À LA PORTÉE DE TOUS ¶
Le chemin vers la réalisation de l'être spirituel de l'homme est le même pour tous. Jeunes et vieux, riches et pauvres, tous doivent se conformer à la loi qui la régit. Cette loi ne connaît pas de favoris et ne reconnaît pas d'exceptions. L'argent ne peut l'acheter, car elle est sans prix. Envers la jeunesse, elle ne fait aucune concession. Les personnes âgées ne peuvent rayonner de sa douceur et de sa sérénité que si leur vie a concouru à son épanouissement. Elle peut être obtenue aux mêmes conditions par les riches et par les pauvres. Il n'y a pas d'autres conditions. La spiritualité ne peut être définie. Elle ne peut être qu'illustrée. C'est une qualité qui se manifeste dans le calme et la sérénité de ceux qui la possèdent. Elle se révèle dans ces moments d'exaltation élevée où l'âme d'un homme s'élève bien au-dessus des choses matérielles et prend son envol vers le royaume de l'infini. C'est cela, en l'homme, qui lui donne la royauté sur lui-même et le rend conscient de sa parenté avec Dieu. C'est cela, en nos pères, qui leur donna le courage d'abandonner leurs foyers, leurs terres et leurs lieux de sécurité pour venir dans ce désert cruel et affronter avec fermeté et bonne humeur les peines, les souffrances et les détresses liées à leur venue. ¶
La spiritualité ne peut ni bourgeonner ni fleurir dans une âme rongée par l'avarice ¶
et la convoitise. Celui qui voudrait la posséder doit s'en purger. Elle éclot lorsqu'elle est nourrie par des actes de miséricorde et d'amour. ¶
MISE EN GARDE AUX RICHES ET AUX PAUVRES ¶
Cette religion que nos pères ont reçue et qu'ils nous ont transmise est une religion très pratique. Elle tient compte des conditions dans lesquelles seules les puissances de l'homme peuvent se déployer et son moi supérieur et meilleur se réaliser, puis elle procède à établir les tâches et à tracer la voie nécessaires à cette réalisation. Puisque l'égoïsme et l'avidité sont fatals à la réalisation spirituelle, il est enjoint aux riches de donner aux pauvres. Puisque l'envie et la convoitise leur sont également fatales, les pauvres sont exhortés à la contrition d'esprit et au respect des biens d'autrui. Dans la révélation, il est dit : ¶
Malheur à vous, riches, qui ne voulez pas donner de vos biens aux pauvres, car votre richesse vous corrompra l'âme ; et voici comment vous vous lamenterez le jour du châtiment, du jugement et de l'indignation : la moisson est passée, l'été est fini, et mon âme n'est pas sauvée ! ¶
Malheur à vous, pauvres dont le cœur n'est pas brisé, dont l'esprit n'est pas contrit, dont le ventre n'est pas satisfait, dont les mains ne s'arrêtent pas de se saisir des biens des autres, dont les yeux sont remplis de cupidité et qui ne voulez pas travailler de vos mains ! ¶
Nul homme, riche ou pauvre, n'est justifié par cette doctrine de convoiter avec une avidité insatiable ce qu'il n'a pas travaillé à produire, ni de dépouiller un autre de ses possessions. Mais ceux qui possèdent doivent, avec joie, secourir les nécessiteux, qui doivent recevoir avec gratitude sans réclamer avec arrogance. ¶
DÎMES ET OFFRANDES ¶
Un moyen pratique de mettre en œuvre ces exhortations est également prévu. Par révélation, il fut établi comme loi permanente de l'Église, à jamais, que tous devaient payer un dixième de leur revenu annuellement pour le soutien des pauvres, l'établissement de l'Église et l'avancement de son œuvre. Des contributions spéciales sous forme d'offrandes de jeûne sont également exigées. ¶
On peut, je pense, affirmer sans risque qu'aucune personne qui obéit pleinement à ces deux exigences ne peut être entièrement égoïste ou avare, ni laisser le charnel en elle prendre l'ascendant sur le spirituel. Le don et la distribution, pour être ordonnés et efficaces, doivent passer par des canaux établis. Cela aussi est prévu dans l'Église que nos pères nous ont transmise. En ce jour où un besoin extraordinaire s'est fait sentir, l'organisation est toute prête, et depuis cent ans elle l'a été, pour y répondre. L'Église a entrepris de le faire. Les sources de revenus indiquées suffisent amplement à cette fin si les membres obéissent aux exigences. Résolvons qu'aucun de nous ne fera défaut. ¶
LA CONVICTION A DONNÉ LE COURAGE ¶
Animés et poussés par la ferme conviction que les vérités du ciel leur avaient été données, nos pères eurent le courage de quitter maisons et terres, foyers et âtres, amis et parents, et de partir en voyage dans le désert. Ils eurent l'industrie d'arracher au désert une subsistance, la frugalité de pourvoir, au jour de l'abondance, à leurs besoins du jour de l'adversité, l'autonomie de subvenir à leurs propres besoins, la vision spirituelle de travailler en coopération pour le bien commun, et la bienveillance de secourir les affligés. L'exemple de ces vertus, ils nous l'ont légué. ¶
Que Dieu nous accorde d'être des héritiers dignes d'un si grand héritage afin que, agrandi et élargi et enrichi par nos propres contributions, nous puissions le transmettre aux générations qui nous succéderont, je le prie au nom de Jésus, amen. ¶